L’ortie

shutterstock_221727835_ortieL’ortie présente des qualités étonnantes. Elle n’est pas facile d’accès, question fibres solides et fines bien entendu. On la trouve partout, on la combat partout. Pourtant, elle est un don du ciel, des dieux et des déesses qui s’occupent des vêtements et des parures des pauvres humains. L’ortie ne se laisse pas faire, demande des attentions et exige des délicatesses. Elle n’a pas réussi industriellement et c’est tant mieux, car c’est ainsi qu’elle a traversé les temps sans dopage et quasi sans manipulations agricoles.Même pas besoin de la semer, juste l’aider à grandir droite et haute, et préserver les zones favorables où elle grandit seule sans demander permission. Les archéobotanistes n’arrivent pas à la reconnaître dans les échantillons fibreux qu’on leur apporte, sauf cas exceptionnel. En fait, ils ne différencient pas spontanément les fibres de lin, de chanvre et d’ortie, qu’elles soient préhistoriques ou historiques ou contemporaines. Pour se faire, il leur faudrait une grande quantité de matière première apprêtée en fibres pour avoir une petite chance de tomber sur une clé assurée de détermination de la plante. Les premiers archéologues et premiers musées d’archéologie ont dit « lin », parce que c’était la matière la plus plausible à leurs yeux, celle qu’ils connaissaient par leurs aïeux, par les habitudes artisanales des campagnes et par les traditions domestiques. Plus tard, on a dit « vraisemblablement du lin » et on continue à le dire aujourd’hui, parce que les déterminations restent incertaines, autrement dit elles se sont pas fiables. A défaut d’une détermination assurée, mieux vaut se tourner vers les acquis et savoir-faire des paysans, ceux-ci qui vivent de la nature et de la terre, ceux-là qui la respectent et savent ce qu’est une autonomie de vie. L’ortie a échappé aux pouvoirs, aux appropriations et aux gabelles, elle est restée l’apanage des gens qui vivent de et avec leur terre. Ce sont des « paysans », au sens le plus noble, qui m’ont appris à approcher l’ortie, d’abord pour en faire de la soupe, aussi pour les laisser traîner au sol dans leurs « jardins potagers » ou les intégrer à leurs « ruclons », et enfin pour en faire des liens ou des licous avec les tiges fraîches. Mais surtout, on peut en tirer une fibre fine et solide, et c’est là que l’ortie exige savoir-faire et patience.

La filasse d’ortie s’obtient de tiges rouies et battues. J’ai pratiqué plusieurs expérimentations en divers lieux et à différentes saisons sans pouvoir décrire de manière péremptoire la méthode la plus efficace et la plus rentable quant à la fibre elle-même. Plusieurs raisons à cela : d’abord mon expérience insuffisante et trop brève face à l’histoire de l’agriculture, ma méconnaissance des terrains qui produisent des orties de qualité dissemblables et mon ignorance des qualités artisanales maximales de la plante. Je coupe les tiges à la base, je les assemble en fascines en laissant les feuilles ou en les ôtant, je les mets à sécher suspendues à l’air sous un avant-toit ou dans une remise, et je les mets à rouir. Plusieurs manières de rouissage : poser les tiges sur un champ d’herbe et les laisser quelques jours en les retournant de temps en temps, les mettre à macérer en eau plutôt stagnante (routoir), ou encore les enterrer dans une terre humus ou dans une boue en bord d’étang. Je les remets à sécher dans un lieu très sec, une chaufferie par exemple. Enfin, je bats les tiges avec un « battoir » en bois sur l’arrondi d’un tronc d’arbre couché. Un tronçon de branche aisément saisissable dans la main peut servir de battoir. Je commence par l’extrémité la plus fine des tiges, je frappe sur une dizaine de centimètres de manière à briser le bois intérieur, que je fais tomber au sol en manipulant entre les deux mains l’extrémité fraîchement battue. Je recommence ainsi jusqu’à la base de la tige par portions de dix centimètres environ. Je me retrouve enfin avec une filasse grossière et emplie de petits bouts de bois tenaces qu’il faut ôter méticuleusement. Cette ultime action fait tomber les petites fibres trop courtes et inutilisables, elle favorise aussi le défibrage et le rassemblement des fibres les plus longues. Sans effectuer un cardage au peigne, on se retrouve avec une filasse fine, brillante et soyeuse, avec laquelle il est possible de réaliser des fils tors ou retors très fins, à la main sans outil bien sûr, mais aussi à l’aide d’un fuseau à rouler. Une autre matière végétale a des qualités semblables, c’est le houblon dont les lianes sont susceptibles de fournir une filasse de qualité étonnante, mais un autre chapitre. Quant au rouissage, c’est à lui seul un grand chapitre et un vaste sujet de bavardage.

Il est également possible de récolter l’ortie fraîche :  couper la tige à la base, pas nécessaire d’agir à mains nues, enlever les feuilles d’un coup de main ou une à une, écraser délicatement la tige avec un galet, on choisit un galet qui tient bien dans la main agréable à manier, écraser particulièrement les articulations, écraser sur du bois pour ne pas casser les fibres, ouvrir la tige de manière à l’avoir à plat, décoller progressivement le bois intérieur en le brisant entre les deux mains et en le faisant tomber en courts morceaux, sauvegarder dans une main la fibre libérienne extérieure, on peut l’utiliser de suite, on peut aussi la laisser sécher, il faut alors l’humidifier avant usage, séparer les fibres à la main, il y a des plus longues et des plus courtes, filasse assez grossière qui permet de façonner un fil grossier, de la corde, des paniers…

La manière classique, qui se rapproche du lin et du chanvre, c’est celle que nous connaissons au travers les procédés ruraux ancestraux : couper à la base, choisir des tiges au diamètre au moins du petit doigt et de bonne longueur, on peut ôter les feuilles ou les laisser, former des gerbes, les laisser sécher à l’ombre, sous un avant-toit par exemple, les mettre rouir en étalant les tiges sur un champ d’herbe 2-3 jours, en les retournant régulièrement, pluie soleil humidité c’est bien, on forme des gerbes de 5 à 6 tiges, on laisse sécher à l’air sec, ou en un lieu chaud et sec, on peut alors battre ces petites gerbes une à une avec un bois, un tronçon de branche qui tient bien dans la main, on écrase le bois intérieur qui s’en va en petits morceaux, attention de frapper sur une planchette ou sur un tronc horizontal pour ne pas briser les fibres, ne reste que la fibre qu’il faut nettoyer à la main, le bois intérieur ne se décolle pas si facilement, on de retrouve avec de la filasse plus ou moins fine, reste à la trier, la filer, la cordeler.

Il existe une troisième manière d’obtenir de la filasse d’ortie, la manière naturelle, ne rien faire, repérer ses orties préférées, les laisser passer l’automne, les feuilles vont tomber, les tiges vont se rouir à la pluie, au soleil, au vent et aux intempéries hivernales… mais il faut aller les voir régulièrement, cela peut aller vite ou lentement suivant leur exposition, on voit que le rouissage se fait parce que les tiges deviennent grisâtres blanchâtres, les couper quand cela paraît bon, on peut en récolter jusqu’en fin d’hiver, récolter les tiges en les coupant à la base, les laisser sécher et les battre en petites gerbes de 5 à 10 tiges, la qualité est un peu hasardeuse, mais j’aime ce type de récolte, la fibre présente souvent des qualités irrégulières, il faut trier, la couleur assez belle, gris brillant, un peu argenté.

Voilà quelques infos sur l’ortie, je n’ai certes pas tout dit et pas tout découvert non plus. Il existe de nombreux écrits sur l’ortie, d’autant plus que plusieurs tentatives de culture industrielle ont eu lieu au cours des deux derniers siècles. L’attention récente portée aux matériaux naturels a aussi intégré l’ortie dans ses démarches de redécouverte, d’observation et d’étude, et c’est encore tant mieux.

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