Archéologie expérimentale – Proposition de restitution d’un bonnet néolithique

bonnet-DSC_0121Photographie Chantal Guigueno, Photo-club de Vannes

Cette restitution s’inspire du bonnet néolithique en liber de tilleul mis au jour en 1988 sur les rives du lac de Neuchâtel (Suisse) à St-Blaise, au cours des fouilles archéologiques préventives  en relation avec les travaux de construction de l’autoroute. Il a été daté du 32e siècle avant Jésus-Christ (Néolithique final, groupe de Horgen). L’original, mis à plat par les sédiments lacustres au cours des âges, est exposé au Musée cantonal d’archéologie Laténium à Hauterive-Neuchâtel (Suisse), ainsi qu’une reconstitution en liber de tilleul réalisée par Jacques Reinhard pour l’inauguration de ce musée.

Description générale

La restitution proposée ici s’inspire de cette trouvaille exceptionnelle, non pas pour le façonnage d’un fac-similé rigoureusement exact, mais pour mettre en oeuvre une chaîne opératoire compréhensible et accessible à tous. La forme originelle du bonnet de St-Blaise est approximativement un cône. Sa base forme un cercle d’environ 55-60 cm de circonférence, qui constitue la lisière initiale. Cette lisière contient une âme, une cordelette retors à deux brins mesurant 3-4 mm de diamètre, autour de laquelle les montants sont disposés repliés. Ces montants sont liés entre eux par une paire de brins tordus, technique « à brins cordés », en cinq ou six rangs de liaison en parallèle. L’armature du bonnet est recouvert de mèches sur la totalité de la coiffe, vers l’extérieur, comme des tuiles sur une charpente, ou plus réalistement comme un toit de chaume. Le sommet du bonnet n’est pas directement descriptible, car il est recouvert d’un amas liber très défibré et difficilement interprétable, mais l’archéologie expérimentale nous a apporté quelques solutions plausibles et cohérentes. La hauteur totale du bonnet atteint 20 cm, tel qu’on peut le mesurer en l’état actuel.

La matière première

Le liber de tilleul est récolté en période de sève, idéalement sur de gros rejets longs, qui sont coupés à leur base et écorcés en larges bandes, celles-ci étant aussitôt mises à rouir en eau dormante durant quelques jours voire quelques semaines. Le liber, situé juste sous l’écorce extérieure et qui se présente comme un mille-feuille, est alors tiré à la main en bandes fines. Les qualités de ce liber sont très diverses, soit des lanières très fines, souples et malléables (elles peuvent être filées), soit des lanières plus épaisses et plus rigides qui peuvent être utilisées en vannerie fine. Les longueurs de ces lanières sont aussi très variables. Lors du prélèvement des lanières de liber après rouissage, il est nécessaire de les trier en tenant compte des longueurs, des épaisseurs et des souplesses, qualités qui les destinent à des usages différents.

Les composants du bonnet

  1. Des lanières de liber avec un peu d’épaisseur et un peu de rigidité, d’une largeur de 5-10 mm, d’une longueur de 50-60 cm. Elles vont servir de montants verticaux.
  2. Des lanières de liber fines, souples et longues, d’une longueur de 60-100 cm. Elles vont servir à lier les montants entre eux et à façonner la cordelette qui servira d’âme à l’intérieur de la lisière initiale.
  3. Quelques lanières longues et plutôt solides, d’une largeur régulière de 3-4 mm, d’une longueur 60-100 cm. Elles vont servir à fixer les mèches recouvrantes sur l’armature du bonnet.
  4. Des lanières courtes et plutôt souples, de longueur 30-40 cm, pour les mèches qui vont recouvrir l’armature du bonnet, à l’extérieur du bonnet.
  5. Quelques lanières courtes, larges et plutôt souples, d’une largeur de 10-15 mm, pour recouvrir le sommet du bonnet.

Les techniques d’assemblage

  1. La cordelette retors à deux brins, pour l’âme de la lisière initiale, se façonne entre les doigts de la main, par la main droite ou par la main gauche selon les individus. Les deux faisceaux de lanières fines sont tordus, tour à tour, à l’aide du pouce, contre soi, le long de l’index, et ensuite croisés dans l’autre direction, vers l’extérieur, en s’éloignant de soi, le brin le plus proche étant disposé par-dessus l’autre. Pour un tour de torsion, un demi-tour de contre-torsion. Et un demi-noeud d’arrêt pour terminer la cordelette.
  2. Pour lier les montants entre eux, on utilise la technique à double brins cordés. C’est la même technique que pour réaliser la cordelette retors à deux brins, mais à chaque demi-tour de contre-torsion, on va prendre et enserrer un montant.
  3. Pour fixer les mèches à l’armature, on va utiliser la technique « à brins tournés », à l’aide d’une aiguille à chas (en os de chevreuil pour être néolithique) (ou une grosse aiguille métallique à laine à bout rond pour être moderne) et d’une lanière de liber solide et longue, qui va tourner autour de chaque montant et assujettir progressivement les mèches.

La chaîne opératoire

  1. Façonner l’âme de la lisière initiale, une cordelette retors à deux brins, d’un diamètre de 3-4 mm, d’une longueur de 80-90 cm.
  2. Placer les montants autour de l’âme, un à un, en les repliant au tiers, les lier au fur et à mesure à l’aide deux brins tordus, technique « à brins cordés. Commencer la liaison en laissant une marge de 10-15 cm à l’âme-cordelette.
  3. Façonner ce premier rang de liaison jusqu’à obtenir la dimension adéquate, soit un tour de tête + quelques cm supplémentaires. Cette dimension se situe autour de 60 cm environ. Et c’est à cet instant que l’on découvre le nombre de montants nécessaire à parcourir son tour de tête (une quarantaine de lanières préparées à cet effet va donner quatre-vingt montants). Lors de cette opération, on découvre aussi que certaine lanières sont trop rigides, trop larges ou trop fines : on peut alors les éliminer, les doubler ou les replier si besoin.
  4. Relier alors le dernier montant avec le premier montant et doubler ce premier rang de liaison jusqu’à atteindre le départ de l’ouvrage et même le dépasser de deux ou trois montants. La lisière initiale est ainsi composée d’une âme et d’une double rangée de liaison.
  5. Pour commencer le deuxième rang de liaison, façonner environ 4-5 cm de cordelette retors avec les deux brins qui ont servi à la liaison du premier rang, dans le même geste et à la suite de la liaison précédente. Ce bout de cordelette est placée verticalement et on démarre alors le nouveau rang de liaison, en parallèle, à environ 4-5 cm du premier rang. Pour ces deux premiers rangs de liaison, on conserve le nombre initial de montants, pas de diminution pour ces deux premiers rangs.
  6. Pour le troisième rang de liaison, utiliser le même procédé de passage que précédemment, mais il faut commencer à diminuer le nombre de montant, peu au début, de manière à amorcer la mise en forme en cône ou en dôme. Pour ce faire, mettre ensemble deux montants tous les 5-6 montants, ou davantage si besoin, en pensant à la forme de la tête à couvrir, voire en essayant régulièrement l’objet en cours de fabrication.
  7. Et ainsi de suite pour les quatrième et cinquième rangs de liaison, en augmentant les diminutions de manière plus forte. Ne pas hésiter à éliminer quelques montants disgracieux et gênants si nécessaire. Tenir compte que les dimensions des montants ne sont pas rigoureusement semblables, ce qui implique une observation régulière de la forme en cours d’élaboration et d’y apporter les modifications utiles. Lorsque le dernier rang de liaison est terminé, on façonne une longue cordelette retors à partir des deux brins de liaison, elle servira par la suite à faire le sommet du bonnet.
  8. Placer les mèches entre les rangs de liaison à l’aide d’une lanière longue et une aiguille à chas. Le première rangée de mèches juste au-dessus du premier double rang de liaison. Les mèches sont constituées d’un faisceau de lanières courtes que l’on replie par le milieu, en donnant une torsion avec les doigts, de manière à former deux bras. On fixe le premier bras sur un montant et le second bras sur le montant suivant, et ainsi de suite jusqu’à boucler le tour du bonnet. Judicieux de régulariser au ciseaux  la longueur des mèches de cette première rangée, ce sera plus facile pour les rangées suivantes. Ainsi de suite pour les cinq rangées de mèches.
  9. Pour réaliser le sommet, utiliser la cordelette façonnée précédemment et mise en réserve lors du dernier rang de liaison. Ligaturer d’abord l’ensemble des montants restants à l’aide de deux demi-noeuds successifs juxtaposés, à une distance d’environ 3-4 cm de la dernière rangée de mèches, et faire en sorte que le bonnet garde une forme harmonieuse
  10. Replier les montants un à un de part et d’autre du sommet, au-dessus de la ligature précédente, en les répartissant harmonieusement. Éliminer les moins jolis, les plus durs et les trop courts en les coupant à la hauteur du pli. Ligaturer cette dernière position, de la même manière que précédemment et avec la même cordelette, à l’aide de deux demi-noeuds successifs.
  11. Pour parachever le sommet, le recouvrir de lanières plus larges de manière à ne plus voir les montants repliés. Ligaturer les lanières progressivement au fur et à mesure de leur pose, deux par deux par exemple.
  12. Les extrémités de l’âme de de lisière initiale, qui dépassent d’une dizaine de cm, peuvent être assemblées par un noeud d’arrêt décoratif. Le bonnet de St-Blaise possède un tel noeud, mais il est quasi impossible à décrire, car trop détérioré par son séjour prolongé dans les sédiments humides du lac.

Commentaires

Cette restitution est une des manières de procéder, il en existe plusieurs autres, dont on trouve quelques traces en zone circum-alpine des palafittes. Les vestiges végétaux préhistoriques sont plutôt rares, car ils se conservent moins bien que d’autres matériaux plus spectaculaires. Ce ne signifie en rien que les hommes préhistoriques n’utilisaient pas ce matériel si présent dans la nature. Bien au contraire, les techniques constatées sur ces petits vestiges sont très nombreuses et sont significatives d’un vaste savoir-faire. Il est en effet plutôt rare que deux fragments présentent des techniques exactement identiques. Souvent les assemblages observée sont uniques et montrent que les archéologues et artisans disposent encore d’un large champ d’investigation, d’autant plus que les objets complets parvenus jusqu’à nous sont peu nombreux. On peut reconnaître les techniques d’assemblage vanniers et textiles, les pratiquer et, malgré tout, ne pas savoir faire ou refaire un objet complet tel qu’il a été réalisé il y a quelques milliers d’années.    

Le Lien Créatif, no 9, septembre 2014, pp. 54-57

 

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